Les frères Barman, proches de Courbet

Pourquoi Saillon ?

 

En Valaisan, j’aime à me dire que la splendeur des paysages de la région de Saillon a aidé Gustave Courbet à trouver un souffle nouveau après sa captivité et son exil en 1873.
En cette même année, Saillon compte environ 200 habitants. Le plus célèbre d’entre eux, Maurice Barman, est l’une des figures de proue du radicalisme suisse. Conseiller d’Etat, il fut l’homme politique le plus important du XIXe siècle en Valais en rétablissant l’égalité entre les Haut-Valaisans et les Bas-Valaisans. A la tête de la Jeune Suisse, mouvement révolutionnaire radicale du Valais, il affronta tout d’abord avec la plume, puis la Vieille Suisse,  les conservateurs du Valais.

Depuis la bataille de la Planta en 1475, les Haut-Valaisans, emmenés par l’évêque de Sion, avaient maintenu le Bas-Valais sous le joug de leur autorité. Même après la Nouvelle Constitution de 1815, l’inégalité était évidente. Bien que supérieure en population, le Bas-Valais possédait un nombre inférieur de représentants à la Diète du Valais. Cette dernière était une assemblée qui s’occupait des élections et des affaires importantes. Elle était  présidée par l’évêque de Sion qui possédait un pouvoir   très important lors des élections puisque sa voix comptait autant qu’un seul dizain (ancêtre des districts) valaisan.

Barman fut à la tête de l’armée de la Jeune Suisse qui affronta la Vieille Suisse d’abord en 1840, à Grimisuat, Saint-Léonard, puis à Sierre. Après une paix de quelques mois, Maurice Barman et les Jeunes Suisses reprirent les armes et affrontèrent à nouveau les Conservateurs lors la bataille du Trient le 21 mai 1844.  Les Radicaux y subirent une cuisante défaite dans un bain de sang. Maurice Barman s’enfuit dans le canton de Vaud où il y trouva refuge d’abord à Bex, puis à la Tour de Peilz. Il revint en Valais à la chute du Sonderbund  et fut brillamment élu et devint Conseiller d’Etat du Canton du Valais de 1848 à 1850.

 

Le Conseil d’Etat se composa alors de 4 radicaux et de 3 libéraux.

 

Maurice Claivaz (1798-1883)   1848   1853   radical
François-Joseph Rey (1803-1853)   1848   1853   libéral
Franz Kaspar Zen Ruffinen (1803-1861)   1848   1855   libéral
Maurice Barman (1808-1878)   1848   1850   radical
Klemens Wellig (1811-1859)   1848   1850   libéral
Hippolyte Pignat (1813-1885)   1848   1853   radical
Alexandre de Torrenté (1815-1888)   1848   1853   radical

 

Maurice Barman (1808-1878), Conseiller d'Etat, Saillon
Maurice Barman (1808-1878), Conseiller d’Etat, Saillon
Maurice Barman par Philippe Bender
Maurice Barman par Philippe Bender

 

Le Radicalisme révolutionnaire
Le Radicalisme révolutionnaire

 

La bataille du Trient: une guerre civile enflamme le pays

 

CONTRE-RÉVOLUTION • Quand les conservateurs valaisans battent leurs adversaires au Trient, c’est toute la Suisse libérale qui se fédère autour des vaincus.

21 mai 1844. Le défilé du Trient, à Vernayaz en Valais, est le théâtre de combats féroces. Les forces libérales regroupées sous la bannière de la «Jeune Suisse» tombent dans une embuscade et sont écrasées par le camp conservateur. La bataille fait plusieurs dizaines de victimes et les rescapés qui parviennent à s’enfuir sont contraints de quitter le canton. Peu important sur le plan militaire, ce combat ne serait pas resté dans les mémoires, s’il n’avait interpellé à l’époque les partisans des idées libérales, aux quatre coins du pays.

Les idées nouvelles progressent

Occupé par les troupes françaises révolutionnaires en 1798, rattaché, bon gré, mal gré, à la Confédération helvétique en 1815, le Valais subit bien des turbulences dès le tournant du XIXe siècle. Au gré de sept régimes successifs, les idées des Lumières ont pourtant fait leur chemin au cœur de cette forteresse alpine. Il faudra néanmoins «encore trois décennies de tensions et trois guerres civiles» pour y instituer une véritable démocratie moderne, note l’historien Philippe Bender. Les adversaires s’affrontent principalement sur deux lignes de front, toutes deux héritées de l’Ancien Régime: la mainmise de l’Eglise sur les institutions et l’inégalité entre les deux parties du canton. Par un système qui lui assure une majorité des voix à la Diète, le Haut-Valais continue en effet d’exercer sa domination sur le Bas. L’évêque dispose quant à lui de quatre voix, soit autant qu’un dizain (nom des anciens districts) et pèse de tout son poids dans la vie politique.

La Vieille Suisse s’arme contre la Jeune Suisse

"La Bataille du Trient" dans Passé Simple, Mensuel Romand d'archéologie, Octobre 2017 No 28
“La Bataille du Trient” dans Passé Simple, Mensuel Romand d’archéologie, Octobre 2017 No 28

Résolus à modifier ces rapports de forces, les partisans du changement s’organisent, de Monthey à Chamoson, en passant par Martigny et l’Entremont. Les libéraux et leur aile la plus activiste – les bien nommés «radicaux» – se regroupent au sein de sociétés comme la Jeune Suisse, se dotent d’organes de presse – Le Courrier du Valais et L’Echo des Alpes – travaillant résolument à «régénérer» les institutions. Mais leurs tentatives d’imposer une nouvelle Constitution en 1839, puis de réformer l’instruction publique dans les années 1840, se heurtent à la fronde réactionnaire. «Les troubles s’amplifient tandis que l’autorité se délite de jour en jour», résume Philippe Bender. «Bastonnades, polémiques de presse, assassinats» se succèdent.

Conservateurs et radicaux-libéraux finissent par en découdre sur le champ de bataille, après plusieurs mois de quasi anarchie. Le 17 mai, les troupes du Haut-Valais, fédérées sous le nom de Vieille Suisse, prennent la capitale «par traitrise» et refoulent leurs adversaires. La suite des faits d’armes, comme le raconte l’historien Robert Giroud, se déroulera entre Bas-Valaisans. «Le 21 mai au matin, une troupe de six cents hommes quitte Martigny.» Mais lorsque la première colonne atteint le pont du Trient à Vernayaz, «une soixantaine de chasseurs de la vallée, postés à la Tête des Tsarfas, au-dessous du hameau de Gueuroz, ouvrent le feu sur l’avant-garde de la Jeune Suisse.» A quelques kilomètres de là, «les mêmes échauffourées sanglantes se produisent du côté d’Entremont».

Le Régime de fer s’installe

La déroute est complète et face à cette défaite, la Vieille Suisse n’aura pas le triomphe modeste. Rétablis dans leurs pleins pouvoirs, les conservateurs sont décidés «d’en finir une fois pour toutes avec le Parti radical», proclame la Gazette du Simplon du 6 novembre 1844. Et de fustiger dans ses colonnes ces «principes destructeurs de l’ordre social venus de l’étranger». Censure de la presse, suppression de la liberté de réunion et d’association, interdiction du culte protestant… sont autant de signes de ce tournant. Le canton se transforme bientôt en un «pays totalitaire où personne n’a le droit de diverger de l’idéologie dominante», selon l’historien Gérald Arlettaz. Tandis que les vaincus sont sommairement jugés par «un tribunal d’exception», l’évêque instaure un jour de fête pour célébrer la victoire de son camp.

Retour triomphal

Plusieurs chefs de file du mouvement libéral se retrouvent en terre vaudoise, où ils sont chaleureusement accueillis, notamment à Aigle et à Bex. Dans leur exil, ils s’attachent à renforcer leurs liens et à poursuivre la lutte. Comme Maurice Barman, qui commandait les troupes au Trient, dont la brochure contribue à populariser la cause de la Jeune Suisse. Le professeur Ludwig Snell commente ce texte en le traduisant et insiste sur le fait que la bataille du Trient ne se résume pas à quelques dizaines de victimes, mais qu’elle attente aux valeurs les plus fondamentales et qu’elle est «l’affaire de toute notre civilisation».

 

21 mai 1844. Le défilé du Trient, à Vernayaz en Valais, est le théâtre de combats féroces.
21 mai 1844. Le défilé du Trient, à Vernayaz en Valais, est le théâtre de combats féroces.

Cette publication connaît «un retentissement extraordinaire» selon Philippe Bender, en suscitant un réflexe de solidarité auprès de tous les partisans des idées libérales. Il suffira que les cantons catholiques soufflent sur les braises en forgeant leur «alliance séparée» (le fameux Sonderbund) pour que le Valais et la Suisse basculent alors dans une nouvelle guerre civile. A l’issue de ce conflit, les libéraux-radicaux rentreront triomphalement en Valais en 1847, pour instaurer l’année suivante, la Constitution qu’ils appelaient de leurs vœux.

Revanche de minoritaires

19 mars 1998. La Ville de Martigny reçoit en grande pompe «son» conseiller fédéral nouvellement élu, Pascal Couchepin. A l’issue du repas de gala, le député Adophe Ribordy, rédacteur en chef du journal radical Le Confédéré, prie l’assistance de se lever. Le drapeau de la Jeune Suisse est solennellement brandi. Certains convives éclatent de rire, d’autres ne comprennent pas de quoi il retourne et plusieurs notables conservateurs se rasseyent, furieux.

Radio Suisse Romande :"La jeune Suisse" ou quand les radicaux valaisans étaient des révolutionnaires avec Robert Giroud
Radio Suisse Romande :”La jeune Suisse” ou quand les radicaux valaisans étaient des révolutionnaires avec Robert Giroud

Peu de gens se souviennent aujourd’hui de cette bataille du Trient et de ses enjeux. Pourtant, ces conflits ont provoqué des «haines profondes», affirme Philippe Bender, qui prendront près d’un siècle pour s’apaiser. «Rien n’est jamais acquis en politique», souligne toutefois l’historien, conscient que «l’on n’est jamais à l’abri d’une contre-révolution conservatrice, même en plein XXIe siècle.» I

 

 

 

 

Son frère, Joseph-Hyacinthe Barman, ami des Arts, fut l’ancien chargé d’affaire auprès de la République française, puis ministre plénipotentiaire de la Confédération. Le Conseil fédéral le remplace en 1857. Il rentre définitivement en Valais à la veille du siège de Paris en 1870. Durant les 25 années de son séjour parisien, il a tissé de nombreux liens avec les représentants politiques, financiers et culturels de la capitale française.

 

 

 

 

Joseph Hyacinthe Barman (1800-1885), Ministre suisse plénipotentiaire à Paris
Joseph-Hyacinthe Barman (1800-1885), Ministre suisse plénipotentiaire à Paris peint par Louise Fauquet, 1855 (Saint-Maurice, La Tuilerie)

Le dictionnaire historique suisse nous apprend au sujet de Joseph-Hyacinthe Barman[1]:

 

Dictionnaire historique de la Suisse
Dictionnaire historique de la Suisse

24.11.1800 à Saillon, 5.3.1885 à Saint-Maurice, cath., de Saint-Maurice. Fils de Joseph-Antoine, notaire, juge à la cour suprême, et de Marie-Angélique Cheseaux. Frère de Louis ( -> No 2 ) et Maurice ( -> No 3 ). 8 Célestine de Quartéry. Collège des jésuites à Brigue; docteur en droit de Turin. Avocat et notaire à Saint-Maurice. Député à la Diète cantonale (1831-1839, 1847-1848) et à la Diète fédérale (1837-1841). Président de l’Assemblée constituante valaisanne en 1839. Président du premier Grand Conseil élu à la proportionnelle en 1840-1841. Libéral, condamné à l’exil après le combat du Trient en 1844. A Paris dès 1845. Chargé d’affaires auprès de la République française en 1848. Ministre plénipotentiaire, B. se heurta à Johann Konrad Kern lors de l’affaire de Neuchâtel en 1856; le Conseil fédéral le rappela en 1857 et le remplaça par Kern. Colonel fédéral en 1852. Officier de la Légion d’honneur en 1860. B. rentra définitivement en Valais à la veille du siège de Paris en 1870.

 

Ce sont assurément ces deux derniers personnages qui ont aidé Gustave Courbet à trouver un premier refuge en Suisse, aidé peut-être par le directeur de Casino de Saxon, Joseph Fama.